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15. Vents contraires (4 : de proche en proche)

De proche en proche, depuis mai 2023, l'assemblée bâtisseuse du Navire Avenir s'élargit : chaque personne qui contribue au financement de ce chantier naval conte cette histoire à ses proches invité.e.s à faire de même. C'est qu'il s'agit de construire la pensée de ce navire tout autant que sa structure architecturale. C'est qu'il s'agit d'agencer nos désirs tout autant que les composantes matérielles du bâtiment. C'est qu'il s'agit autant de faire venir que de faire tenir ce navire, et ce sont nos paroles reliées, nos arguments consolidés, nos convictions associées qui soutiendront l'Avenir. Durant ce processus de financement, certaines et certains ont rencontré doute et scepticisme, voire refus et hostilité caractérisée de la part d'un ou d'une proche. Ces « vents contraires » ont parfois été rapportés à « l'assemblée de proches » qui se réunit une fois tous les 10 jours en ligne, et certaines réponses ont alors été avancées par les un.e.s et les autres. Ce quatrième volet des « Vents contraires » est une archive provisoire de certains de ces échanges, qui donnent de la force.







Question 1.

Un proche m'a fait savoir que dans la beauté de ce navire il y avait quelque chose qui le choquait. Il y voit une forme d'esthétisation du sauvetage, symptôme d'une position hors-sol d'un collectif d'artistes et d'architectes bobos. Il n'adhère pas au projet pour cette raison, esthétique.


Réponse 1.1.

Je suis marin, et je peux vous assurer que toute construction navale est d'abord un acte de splendeur. Tout navire construit est par définition le plus beau navire du monde, car toujours il s'agit de faire tenir cette promesse insensée de franchir les mers. Le Navire Avenir ne peut qu'être le plus beau navire du monde, comme tous les autres.


Réponse 1.2.

Mais c'est aussi un enjeu extrêmement pragmatique que celui de la beauté : le Navire Avenir est un lieu de soin, d'accueil et de réconfort, habité par des personnes se trouvant dans un état de fragilité inimaginable. La beauté est une part décisive du soin. Je suis sage-femme, et à mon sens ce navire interroge aussi le cœur de l'action humanitaire pour nous rappeler à cette évidence là : c'est toute la beauté du monde qu'il faut savoir mobiliser dans des situations d'extrême péril, et l'urgence ne peut servir d'argument à la laideur qui aggrave, et non relève.


Réponse 1.3.

C'est un sursaut de beauté qu'il nous faut faire ensemble ! Nous ne serons jamais à la hauteur de ce qui arrive si nous ne prenons pas d'emblée, en ses fondements, ce chantier naval comme un chantier de civilisation. Ce navire a été imaginé dans le cadre d'une procédure auprès de l'UNESCO visant à faire inscrire les gestes des marins sauveteurs au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité. L'immense souffrance d'innombrables personnes qui risquent leur vie pour trouver refuge parmi nous, exige de nous de porter un véritable acte de civilisation. Et de beauté donc.


Réponse 1.4.

Ce « vent contraire » je l'ai rencontré aussi, venant de personnes très « militantes » qui voient dans l'Avenir un projet « bobo » en effet. Il y a derrière cela un procès en « néocolonialisme » : l'acte du sauveteur serait héroïsé, par l'outil esthétisé, et la misère toujours renvoyée à la misère, et le miséreux maintenu en position basse, sommé en quelque sorte d'être impressionné par le luxe et le courage de l'homme blanc. C'est très étrange comme ce discours fonctionne à l'envers, et comme les néo-colons sont en fait ceux qui prétendent ne pas l'être : si c'était leurs enfants qui étaient acculés à la fuite, nul doute que pour ces mêmes militants radicaux, comme pour tout le monde, ce navire ne serait jamais assez beau. Parce qu'il vient au secours de personnes humaines, ce navire ne sera jamais assez beau. Ceci est valable quelles que soient ces personnes et d'où qu'elles viennent. C'est ce qu'affirme le Navire Avenir. Et cela s'entend d'autant plus que la flotte qui viendra dans son sillage est pensée pour l'humanité entière, d'ici et d'ailleurs, de Méditerranée et de bien d'autres mers.


Réponse 1.5.

En tant que designer, je me permets d'ajouter deux arguments. Un premier qui touche peut-être à tout projet de design : la beauté, c'est la caractéristique d'un projet simplement efficace. Il y a dans la ligne douce, dans la majesté de l'outil, la marque d'une efficacité optimale. C'est valable pour bien des projets de design, et le Navire Avenir je le vois comme aussi beau que l'outil radical qu'il est. Un second argument est plus contextuel : ce navire doit inspirer confiance et réconfort, y compris de loin, sur l'horizon maritime, aux yeux de celles et ceux qui sont en péril. Viser la splendeur est certainement une très juste manière de répondre à cet élément du cahier des charges. S'il était disgracieux, ou d'apparence vaguement flottant, ça créerait de l'angoisse encore davantage chez celles et ceux qui en sont saturés.



Question 2 :

Un ami qui m'a attentivement écoutée est tombé de sa chaise lorsque je lui ai parlé du coût de la construction du Navire Avenir, des 27 millions nécessaires. Il ne comprend pas, et ne veut donc pas prendre part à ce qu'il estime être démesuré.

Réponse 2.1.

C'est une question qui ne devrait être posée qu'à des architectes navals et des marins : eux seuls peut-être savent combien coûte un navire. Le Navire Avenir est conçu pour 400 personnes, c'est un catamaran extraordinaire, embarquant des technologies les plus en pointe pour la recherche en mer. 27 millions c'est très peu cher pour un tel chantier, pionnier, premier au monde. Et une telle mission de sauvetage d'innombrables personnes ne peut être assurée que par un navire neuf, extraordinairement performant, car ce qui a lieu est inouï, et ce qui va avoir lieu est inimaginable. Qu'il soit neuf, performant et beau, voilà qui devrait relever d'un impératif légal, ça devrait être juste obligatoire.


Réponse 2.2.

Nous ne comptons pas en plus tout ce que ce chantier produit de valeur : la constitution d'un réseau de recherche européen qui rassemble 50 écoles et groupes de recherche, la création d'une intelligence collective formidable, l'expérimentation de nouvelles perspectives à de multiples endroits, de la cuisine au soin en passant par l'économie d'énergie ou la gestion de l'eau. Ce qui a été rassemblé dans la conception n'a pas de prix, et ces 27 millions ne décrivent qu'une part de tout ce qui est construit.


Réponse 2.3.

Mais de quoi parle-t-on ? Je tombais la semaine dernière sur les coûts de production de certains blockbusters américains, nous permettant de nous évader une heure ou deux. Pour 137 minutes exactement, le film Pirates des Caraïbes a coûté 251 millions d'euros. Soit une dizaine de navires. 27 millions c'est rien.


Question 3 :

Je participe à ce projet qui me tient à cœur, j'ai bien lu les 3 textes « vents contraires », mais je ne sais pas encore bien répondre à mes proches qui s'étonnent de cette procédure de « proche en proche » qu'ils estiment fastidieuse : ils voudraient pouvoir envoyer l'adresse du site à tous leurs contacts et ils ne comprennent pas que l'ambition de lever autant de millions passe par une technique qui empêche d'accéder au très grand nombre. Que répondre ?


Réponse 3.1.

Nous ne renonçons pas au grand nombre : nous savons que nous pouvons devenir très nombreux de proche en proche, à la condition de scrupuleusement faire tenir, chacune et chacun, ce processus. C'est une réflexion sur le grand nombre qui a conduit à faire cette hypothèse : toutes les vagues de mails, annonces sur les réseaux sociaux, procédures virales de marketing sophistiqué n'ont jamais permis de lever, en crowfunding, davantage que quelques centaines de milliers d'euros. Comme il nous faut beaucoup davantage, il nous faut inventer. Mais nous allons développer dans les mois qui viennent d'autres stratégies bien sûr.


Réponse 3.2.

J'ai été sollicitée par un proche. Qui m'a écrit. Puis appelée. Puis nous avons bu un café. J'ai fait alors un don, et je me suis sentie assez forte alors pour poursuivre le processus. Si j'avais reçu de cette amie un seul mail, forwardé, me demandant d'aller voir et de faire suivre, je n'aurais peut-être rien fait, comme c'est le cas d'habitude lorsque je reçois une telle injonction. C'est comme si dans cette procédure de proche en proche, nous mettions le soin, la bienveillance, l'amitié, aussi dans la levée de fonds. C'est vraiment déjà une part du navire. La pensée du navire est aussi dans la procédure de levée de fonds nécessaire à son existence.

Réponse 3.3.

Mais tout est dans la nature de l'engagement que ça appelle. Une campagne massive, c'est une image choc et un slogan culpabilisateur, et mon engagement-reflexe à la clé, éventuellement. Donner après avoir été assommé par une campagne, c'est comme céder devant une force qui s'impose à vous, c'est comme si on perdait de la force et donnait alors. Et c'est aussi sans doute accepter d'être pris pour un imbécile : mon engagement n'est pas le fait de mon intelligence, ou de ma sensibilité, mais la conséquence d'une onde de choc que je reçois et qui me pousse à cliquer comme un porte monnaie réactif, qui me somme de m'agglomérer comme un petit soldat. Pour le Navire Avenir, mon engagement est plus solide, car tout le processus consiste au contraire à se donner plus de force les uns les autres, à se transmettre des outils de pensée, de la capacité à porter à son tour.


Réponse 3.4.

Oui, ça coûte peut-être un peu de temps. Mais offrir à ses proches de devenir co-bâtisseurs d'un tel navire, ça se retourne très vite en joie. On a coutume de se soucier de ces sujets par la colère ou l'indignation, et donc de « faire de la politique » recouverts d'humeur sombre, mus par des « passions tristes ». L'enjeu aujourd'hui est de bâtir ensemble ce dont nous ne cessons de déplorer le manque, de « faire » de la politique en prenant le verbe « faire » au mot, de construire le monde que nous voulons. Et ça ne s'expédie pas cela, mais ça s'élabore, en l'occurrence de manière joyeuse par le biais de nos rapprochements successifs.


Réponse 3.5.

Je suis écossaise, et pour transmettre à certains proches, j’ai eu l’occasion de dire qu'on situait le projet « in the lee of the prevailing winds », ce qui se traduit grossièrement par « à l’abri des vents mauvais », mais c’est plus technique ou précis que ça, tout en étant issu d’une langue très ancienne, au sujet de l'orientation d’un voilier. Cela décrit peut-être la manière dont nous menons cette mobilisation : de manière très active, mais en même temps qui la soulage, ou la protège. Nous avons parlé de comment il faut prendre soin de « l’outil » de l'action, pour le construire solidement, mais aussi comme si nous ne voulions pas asséner des coups avec, et l'abîmer alors. Cette apparente fragilité du processus de proche en proche traduit mal la force qui est en jeu : nous nous consolidons.


Question 4.

Comment répondre à celui qui me dit, suite au drame d'Annecy, que l'on voit exactement où cela nous mène ? J'ai été choquée, incapable de répondre, mais aussi peut-être parce que je suis troublée moi-même, comme si j'étais un peu contaminée par cette idée qui prolifère selon laquelle accueillir c'est s'exposer à un risque.


Réponse 4.1.

Il n'y a rien de honteux à cette contamination. Seul un travail de réflexion important, et sans doute constant, nous permet de prendre du recul sur de tels énoncés qui nous atteignent aussi parce qu'ils prennent le choc comme véhicule : vous étiez peut-être d'abord choquée par l'événement, et votre incapacité de répondre était d'abord peut-être causée par la violence de ce drame. Alors il faut revenir à la raison : nous connaissons des centaines de demandeurs d'asile, et savons que ce ne sont pas des centaines d'assassins ; nous connaissons des millions de musulmans, et nous savons que ce ne sont pas des millions de terroristes. Nous savons cette chose simple : c'est la situation de précarité, économique, sociale, psychologique, qui crée les conditions de la violence. Bien accueillir, c'est donc non pas s'exposer au risque, mais au contraire le faire s'amoindrir. Faire acte d'inhospitalité, c'est augmenter le risque.

Réponse 4.2.

En plus cet homme est un chrétien revendiqué ! Personne n'a songé à faire le procès du christianisme à partir de cet acte barbare, et heureusement. La première des évidences, quand une personne prétend que les migrants sont criminels à partir d'un acte criminel commis par un migrant, c'est qu'elle prend son auditoire pour un ramassis de crétins. Le premier acte de violence de Zemmour c'est à l'égard de celles et ceux qui le suivent : il ne cesse de les prendre pour des imbéciles. C'est exactement cela la décivilisation.



Question 5.

Mon patron à qui j'ai présenté le projet m'a répondu qu'il ne fallait pas construire des navires qui encouragent les migrants, qui font donc « appel d'air », mais plutôt apporter une aide dans les pays d'origine pour qu'ils n'aient pas l'envie de traverser. Il a refusé de contribuer.


Réponse 5.1.

Il est étrange, sur le principe, de prétendre que c'est « ceci ou cela », évacuant la possibilité du « ceci et cela ». Nous ne disons pas qu’il faut construire des navires, et se contenter de cela, et nul ne doit sans doute dire qu’il faut aider au développement et à la pacification des pays quittés, et se contenter de cela. Peut-être disons nous : nous savons construire des navires, alors nous le faisons ; nous savons moins bien renverser les juntes terroristes libyennes ou afghanes, faire tomber le pouvoir dictatorial érythréen ou syrien, mettre un terme à la guerre au Soudan ou relancer l’économie de la Sierra Leone. Nous nous saisissons de notre capacité d’action là où elle se trouve, et nous savons que nombre d'entre celles et ceux qui sont ainsi accueillis pensent à leur pays, rêvent d’y retourner, imaginent mille manières de politiquement, culturellement, économiquement, les faire devenir vivables enfin. Donc accueillir ici n’est pas abandonner l’ailleurs.


Réponse 5.2.

Ce ne sont pas les navires qui créent la migration ! On parle de déplacements de populations qui sont des tragédies causées par des situations invivables. C’est un renversement du raisonnement qui est aussi ahurissant que répandu : ça n'est pas l'hôpital qui crée la maladie ! Ce que l’on sait c’est que la tragédie de mercredi en Grèce a bien eu lieu. Que 700 personnes probablement sont mortes noyées. Et que le manque de navires est donc terrible : nous n’avons pas su sauver ces personnes faute de navires présents à leur rencontre. Opposer à la construction de ces navires l’idée qu’il faudrait dissuader ces personnes de prendre la mer est d'une absurdité infinie : elles sont en chemin, n’ont pas besoin d’être encouragées, elles sont découragées à un point tel par leurs vies qu’elles sont prêtes à périr noyées. Les navires sont une réponse à la crise, il sont une part de cette réponse, et sûrement pas une cause de celle-ci.


Réponse 5.3.

Pour prolonger ce que tu viens de dire, ce « raisonnement » fonctionne sur un syllogisme délirant : la traversée est mortelle ; ils ont tenté cette traversée car ils ont rêvé d’être recueillis par des navires ; ne lançons pas de navires et il n’y aura pas de traversée mortelle. C’est donc le navire qui serait la cause du drame. Le bon raisonnement est : la traversée est mortelle car il n’y a pas de navires pour les recueillir.


Réponse 5.4.

Faire que l’Europe soit désirable, faire que les navires se déploient magnifiquement, faire que les personnes trouvent refuge et douceur ici-même, c’est la seule histoire qui soit à la hauteur de ce 21e siècle. Le « raisonnement » qui dit « ne les tentons pas » sert toutes les politiques de violence qui s’y réfèrent : on expulse, violente, lacère les tentes, intimide, laisse périr, pour ne pas en tenter d’autres. C’est l’argument majeur : dissuader par l’inhospitalité. C’est une politique du désastre qui veut faire entendre que l’enfer que ces personnes quittent ne l’est pas autant que celui que nous allons leur faire subir. C’est une politique de « décivilisation », qui est le symptôme d'une grave maladie collective. Je ne vois pas comment ne pas poser la question psychiatrique quand on entend encore des arguments comme cela.



Question 6.

J'ai lu quelque part que vous ne partagiez pas l'argument du « devoir d'hospitalité », alors que je crois qu'un argument simple est que nous sommes des privilégiés et qu'accueillir est la moindre des choses, et que construire des navires ne devrait même pas être discuté pour cette seule raison.


Réponse 6.1.

Peut-être qu'un élément de réponse à ta question est de voir ce que cet argument donne aujourd'hui : c'est un discours qu'on entend partout, que tous les défenseurs de l'accueil répètent, et j'ai l'impression que ça crée l'inverse d'une adhésion. En tout cas, c'est pas ce qui nous fait construire des navires. Peut-être qu'on est fatigués des leçons morales ? Peut-être que c'est difficile, par les temps qui courent, de mesurer l'étendue de nos privilèges alors que nombre d'entre nous vont plutôt mal pour plein de raisons ? Je ne sais pas dire, mais moi-même je n'use jamais de cet argument. J'ai l'impression que c'est comme vouloir piéger son interlocuteur, le serrer, l'acculer à l'engagement. C'est triste en fait, avant d'être manifestement pas efficace.


Réponse 6.2.

Moi je me dis que c'est fou qu'on en soit à ce point de dépression : considérer l'accueil comme une corvée que collectivement il nous faut assurer, assumer. Le droit d'asile est une élaboration juridique géniale, extraordinaire, c'est aussi beau qu'une cathédrale, c'est un sommet de civilisation, créé par un Occident qui n'a pas fait que des conneries. En accueillant si mal, on méprise des personnes humaines, mais aussi les plus belles de nos créations, comme ce droit d'asile. Les défenseurs identitaires de notre culture occidentale sont des incultes.


Réponse 6.3.

J'ai l'impression que l'on revient toujours à la question de la beauté. Pas mièvre, satisfaisante, émouvante du geste de bonté. Mais une beauté furieuse, celle des chantiers impensables, celle qui porte et est portée par un souffle extraordinaire, celle des constructions juridiques hors norme. Et j'ai l'impression que cette beauté, qui est au cœur du Navire Avenir, est en fait exactement celle de ces personnes qui risquent leur vie pour traverser la mer, et que l'on va accueillir à bord, avec des rêves inouïs en tête. Ce sont des rêveurs insensés en fait, des personnes folles de désir. Il y a quelque chose d'absolument pas raisonnable sans doute, puisque l'Europe n'est pas aussi grandiose qu'elles et ils la voient. Mais c'est peut-être ça qui fait la chance de l'Europe : d'entendre cette folie, de se pencher sur la manière dont ces exilés la voient, dont elles et ils nous voient, et d'essayer de ressembler exactement à cela. Alors, ça n'est pas un devoir moral que d'accueillir, c'est un projet de refondation, politique et culturel. Et je pense que le navire est beau pour cette raison simple : il s'agit d'être à la hauteur de ces rêves qui se présentent à nous.



Question 7

Le « vent contraire » principal que j'entends, et qui je dois le dire me traverse moi-même, est le : « et après, qu'arrive-t-il ? ». Je crois que l'on peut comprendre que nombre de nos proches ne veuillent pas se mêler de la construction d'un tel navire car elles et ils n'en peuvent plus de déplorer l'impasse dans laquelle les personnes se trouvent déjà aujourd'hui.


Réponse 7.1.

C'est une question complexe, importante, et récurrente en effet. Mais je ne comprends pas en quoi se poser une telle question, et donc profondément déplorer ce qui a lieu sur le rivage, peut atteindre notre conviction qu'il faut sauver les personnes en mer. Je ne comprends pas que l'on puisse penser une seule minute : « il ne faut pas sauver les personnes, car lorsqu'elles seront sauvées, leur vie sera difficile ».


Réponse 7.2.

Il faut se souvenir aussi que du point de vue du soin, la question peut se poser tout autrement, jusqu'à se retourner : sur le rivage, la situation est déplorable en partie parce que nous n'avons pas les moyens et les outils pour prendre soin en mer, le plus tôt possible. Il faut bien souligner cela : si dans les 6 heures après le choc traumatique celui-ci n'a pas été reconnu et pris en charge, il crée des lésions cérébrales irréversibles. Faire des navires, c'est précisément rendre la vie sur le rivage moins impossible. Le Navire Avenir est une extension maritime de certains gestes d'hospitalité qui ont lieu sur terre ferme.

Réponse 7.3.

N'oublions pas aussi ce que nous construisons ensemble, sur cette terre ferme précisément, en construisant le navire : un réseau de chercheurs européens, des manières de faire et de penser l'hospitalité à l'heure des grands bouleversements contemporains, des nouvelles articulations entre mondes sociaux et culturels, et une pensée renouvelée, avec beaucoup de suite dans les idées, de ce que peut être une politique migratoire bâtisseuse, réjouissante et non tragique.



Question 8.

J'ai du mal à synthétiser, j'ai besoin de dire, en quelques mots, ce qu'est le Navire Avenir. Auriez-vous une manière simple de le définir ?

Question 8.1.

Moi je dis que c'est un bâtiment conçu pour respirer. Concrètement, pour sauver des vie menacées de noyade : c'est un outil d'intervention et de soin, qui notamment produit son propre oxygène. Mais aussi pour nous sauver toutes et tous de l'asphyxie politique : nous avons besoin de respirer collectivement en créant quelque chose de grand, et arrêter d'agir comme s'il s'agissait de gérer une crise en ne cessant alors de nous savoir engloutis. Nous n'en pouvons plus de gérer les crises, il nous faut construire une autre histoire.

Question 8.2.

Oui, c'est peut-être comme construire une cathédrale, une flotte de cathédrales, des refuges pour une humanité en péril, mais des refuges dont la beauté raconte que nous faisons davantage que nous réfugier. Alors c'est en fait pour moi deux choses très précisément articulées : un outil d'intervention, pionnier, technique, très spécifiquement conçu pour des situations de péril, nouvelles en cela qu'elles sont de grande envergure en mer ; un acte collectif, engageant de multiples créateurs, qui donne un souffle, une envergure de manifeste à cet outil, qui porte cette autre histoire dont tu parles.


Question 8.3.

Je raconte cela aussi, cette double dimension d'outil et de récit. Je dis que l'humanité a un besoin urgent d'outils de sauvetage en haute mer, et ce à l'échelle du globe considérant les bouleversements en cours. Et je dis que nous créons ensemble le premier de ces bâtiments, navire manifeste qui sera engagé d'abord en mer Méditerranée, puisque c'est aujourd'hui la mer la plus meurtrière du monde. J'insiste donc davantage sur la dimension mondiale du projet.



Question 9

Je reviens sur ce sujet de la levée de fonds, sur cette dimension de « proche en proche », et cette nécessité de se passer un code. J'ai encore du mal à comprendre pourquoi on se pose cette barrière là, et pourquoi on ne médiatise pas largement l'appel.


Réponse 9.1.

Quelqu'un a dit je crois que la levée de fonds pour le Navire Avenir, c'est déjà un peu le navire. La manière dont on se rassemble et se parle, la manière dont on s'organise et se transmet de la considération, la manière dont on construit l'assemblée et le discours, tout cela est au cœur du projet. Ce n'est pas un bâtiment d'un côté, et de l'argent pour le créer de l'autre côté, mais ce projet porte tout entier sur la manière dont nous nous nouons pour nous donner de la force.

Réponse 9.2.

On ne médiatise pas parce qu'on travaille aussi la question de ce que médiatiser veut dire, et on se fait les uns les autres les médias du navire. Ce qui permet de penser que le navire n'est pas un projet défini une fois pour toutes que chacune et chacun forwarde, mais une vision que l'on redéfinit à chaque relation, étant donné que chacune et chacun s'en fait la ou le porte-parole. C'est une manière de se distribuer la responsabilité du projet, ce qui en change un peu la nature je crois.


Réponse 9.3.

On sait notre tentation avec les outils numériques de faire suivre, et de viser l'efficacité : un clic, un mot, un signal. Peut-être qu'un jour on se questionnera sur ce que la crise politique doit à cette manière de faire, héritée des sciences du marketing, accélérée par les outils numériques. Quand un projet se réduit à un signal, qu'est-ce que cela dit de celles et ceux que l'on invite à le porter ? Si rien ne change de la manière dont on se rassemble, dont on pense l'espace politique que nous formons en plaçant entre nous des mots et des idées, alors on peut faire tous les navires du monde, rien ne changera peut-être de la manière dont collectivement nous les considérons, et donc de la manière dont nous pensons la relation à celles et ceux qui viennent. Aujourd'hui, on a fait circulé dans tous les sens, sur tous les réseaux, via tous les professionnels de la communication, les messages du désastre et de la nécessité d'agir, et nous voyons où nous en sommes : tous les voyants sont allumés de politiques plus dures encore à venir. Il faut peut-être envisager tout changer, et le temps, le soin, la complexité même, qu'exige cette procédure « de proche en proche », sont peut-être cruciaux pour cela. Il nous faut construire un navire extraordinaire, mais nécessairement aussi une politique qui va avec.












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