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6. Cher Mimmo


(les mots qui suivent ont été adressés le samedi 5 novembre au Musée de l'histoire de la Ville de Marseille où Mimmo Lucano, ancien Maire de Riace aujourd'hui menacé par la justice italienne d'une condamnation de 10 ans de prison ferme, était reçu par de nombreux soutiens, dont le PEROU et l'Association des Usagers de la PADA, rescapés co-concepteurs du Navire Avenir)



Cher Mimmo,


Il est difficile de ne pas rester muet devant toi aujourd'hui.


Il est difficile de ne pas rester muet face à ce qui s'abat sur toi, face à l'ignominie, face à la vergogna. Nous avons beau la voir venir, cette ignoble répression, en saisir les ressorts et en suivre le cheminement quotidien dans les esprits, dans les programmes, dans les médias, dans les assemblées, son instauration au rang de politique fait l'effet d'un coup de massue. Te savoir déclaré coupable par des institutions dites républicaines ne peut que nous accabler. Et nous saisir de stupeur.


Il est difficile de ne pas rester muet tant la sensation d'impuissance nous étreint alors. Que dire en effet, et que faire, pour que justice te soit rendue, pour que des juges, des politiques, des citoyens, des pays entiers t'honorent pour cette hospitalité que tu as rendue si éclatante de beauté dans ton village de Riace. Et non te condamnent. Que dire, que faire, pour remettre ce pauvre monde à l'endroit, pour te garantir la liberté que jamais notre humanité n'aurait dû songer une seule seconde te confisquer ? Comment ne pas rester sans voix ?


Pourtant ces derniers jours à Riace, à Napoli, à Palermo, à Roma, et ici-même, à Marseille, nous nous réunissons autour de toi pour la prendre cette parole, et avec vigueur. Quand on écoute le fond de toutes ces paroles qui se déploient sur ton chemin, on entend combien elles consistent d'abord à faire retentir la croyance qui demeure en nous toutes et tous, malgré tout, cette intime croyance en la possibilité qu'il en soit tout autrement. Prendre la parole devant toi, c'est effectivement te dire avant toute chose cela : nous croyons en l'avenir, nous sommes pleins d'avenir, tu es plein d'avenir, tes constructions sont pleines d'avenir, ta politique est pleine d'avenir.


Pour une raison simple, évidente, implacable : l'hospitalité vive est le seul projet politique viable pour ce 21e siècle. Nous savons combien les bouleversements climatiques s'annoncent extraordinaires. Nous savons combien les mouvements migratoires seront colossaux durant ce siècle, et ce particulièrement dans le bassin méditerranéen. Nous savons combien la bienveillance, le soin, la fraternité, la tendresse, constituent alors le seul programme politique susceptible de rendre habitable ce monde bouleversé. Nous savons donc que tout ce qui s'oppose à cela, que tout ce qui s'oppose à ce que tu as bâti, que tout ce qui s'oppose aux navires sauvant des vies en Méditerranée, que tout ce qui s'oppose à une Europe massivement accueillante, s'oppose en vérité au seul avenir respirable qui soit.


Ce ne sont pas des politiques qui te font face, ce sont des cadavres. On t'oppose des visions sans souffle, des programmes exténués, des projets sans imagination. Le souffle est de ton côté, l'avenir t'appartient. Riace n'est pas seulement situé en Calabre, dans le sud de l'Italie. Riace est un village extraordinaire situé dans l'avenir. Tu as bâti une avant-garde.



Alors, quant à nous autres citoyennes et citoyens, il nous faut ne cesser comme aujourd'hui de faire retentir nos paroles et dire et répéter : « Riace est notre avant-garde», « Riace e la nostra avanguarda ». Et poursuivre bruyamment le chantier, ton chantier.


Il nous faut ne cesser de nous déclarer bâtisseurs, ne cesser de dire et écrire et décrire tout ce que nous inventons, tout ce que nous bâtissons, aujourd'hui en Europe, nous autres collectifs, associations, organisations solidaire, simple citoyennes et citoyens, à Riace, à Napoli, à Palermo (comme à Molti Volti où la caravane qui te soutient a été accueillie il y a quelques jours), à Roma (comme à Spin Time où cette même caravane a été magnifiquement célébrée ce mardi), à Lampedusa, à Calais, à Athènes, à La Roya, à Lesbos, à Hambourg, ou encore à Marseille ici-même. Il nous faut ne cesser de dire écrire et décrire ce que bâtissent ici-même, parmi tant d'autres, l'Association des Usagers de la PADA représentée aujourd'hui par Alieu, le réseau hospitalité représenté aujourd'hui par Jean-Pierre, ou encore SOS Méditerranée bien sûr, à qui nous pensons particulièrement en ce moment précis, alors que l'Ocean Viking affronte une mer déchaînée, avec 234 rescapés à son bord, toujours en quête d'un port sûr et accueillant.


Il nous faut ne cesser de dire combien nous accompagnent dans ces chantiers des anonymes, des entreprises, des écoles, des universités, des théâtres, des institutions publiques, des églises, des mosquées, des temples, des collectivités locales, des députés, des ministères. Il nous faut ne cesser de dire, écrire, décrire combien nous ne sommes pas isolés, mais reliés, tentaculaires, magnifiquement tentaculaires. Il nous faut ne cesser de déclarer combien nous sommes nombreux, et combien nous le serons de plus en plus, combien nous sommes innombrables et combien tu n'es pas seul, et combien tu le seras de moins en moins, et combien te rendre coupable, Mimmo, c'est rendre coupable tout ce beau monde, tout ce beau monde qui vient, inarrêtable.



Alors, quant à vous élus de France, d'Italie, d'Europe entière, comme vous Damien Carême qui êtes toujours parmi nous, comme vous élus marseillais qui venaient de décorer Mimmo Lucano de la médaille de la Ville, il vous faut ne cesser de faire retentir nos paroles et dire et répéter : « Riace est notre avant-garde», « Riace e la nostra avanguarda ». Et poursuivre et soutenir bruyamment tous les chantiers d'hospitalité alentours.


Il vous faut faire s'étendre les constructions de Riace jusque dans les rues de Marseille, jusque sur toutes les places d'Europe, et soutenir ardemment et à grands bruits toutes les constructions d'hospitalité qui s'ébrouent, qui se tentent, qui surgissent, qui appellent, et les célébrer, et les honorer, et les reconnaître comme le noyau dur, et si doux, de toute politique d'avenir.


Car vous le savez vous autres élus républicains en ce 21e siècle : l'hospitalité ne peut pas être un chapitre de la politique de la ville de Marseille ou de l'Union européenne, ni une délégation pour un élu parmi d'autres, ni un volet de politiques publiques à côté de celui de l'économie, de l'urbanisme, de l'éducation ou de la culture. Vous le savez : l'hospitalité est le régime même d'une politique pour les temps présents et à venir, la matrice précise des territoires de demain, l'exacte fondation des prochaines cités de nos enfants.


Alors Riace doit vous apparaître, comme à nous toutes et tous, comme ce morceau d'Europe manifestement en avance sur son temps, comme un territoire pionnier que doit rejoindre le territoire de Marseille à la force des chantiers magnifiques que vous ne pouvez pas ne pas faire se déployer. Jusqu'à faire de l'Europe entière un port sûr et accueillant, d'un seul tenant.



Quant à nous autres du collectif PEROU, je me permets enfin de te dire, cher Mimmo, ce que nous n'allons cesser de dire et de faire.


Nous allons bientôt déposer sur le bureau de l'UNESCO un dossier visant à faire reconnaître l'acte d'hospitalité au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Ainsi ferons-nous retentir et protéger et transmettre aux générations futures ce que la constellation de bâtisseurs d'hospitalité bâtit, ce que chacune et chacun tout autour invente, et tout particulièrement donc ce que tu as bâti à Riace. L'histoire te donnera raison.


Nous allons dans le même temps finaliser la construction du Navire Avenir, premier navire européen de sauvetage en haute mer que nous confierons à SOS Méditerranée fin 2024, bâtiment conçu avec une cinquantaine d'écoles d'Europe et d'Amérique du sud, avec d'infatigables architectes navals, artistes, chercheurs, juristes, avec les marins sauveteurs de SOS Méditerranée, avec les rescapés de l'Association des Usagers de la PADA. Sur l'horizon maritime, nous allons effectivement faire advenir cette œuvre collective conçue pour permettre aux gestes de sauvetage et de soin de se déployer plus encore au présent, et d'être transmis demain aux générations futures, ces gestes auxquels nous tenons, ces gestes qui font tenir notre humanité.

Pour l'inauguration du Navire Avenir, ici à Marseille, fin 2024, nous inviterons les citoyennes et les citoyens d'Europe entière, les associations, les collectifs, les entreprises, les écoles, les universités, les maires, les députés, les ministres.


Pour l'inauguration du Navire Avenir, ici à Marseille, fin 2024, nous t'invitons d'ores et déjà cher Mimmo, en te remettant aujourd'hui ce carton d'invitation rédigé en Italien. Parce qu'il est impensable que tu ne sois pas libre et présent parmi nous ce beau jour de 2024. Parce qu'il est impensable qu'alors tu ne prennes pas à ton tour la parole pour célébrer cette folle construction d'hospitalité, et toutes les constructions qui seront encore à venir.


Scriveremo il future con te.


Grazie Mimmo.





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