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32. On board (4)








samedi 8 juin.


Du regard, j'épaule les membres de la SAR Team (pour « Search And Rescue Team », « équipe de recherche et de sauvetage ») : de 8h15 à 9h15, de 16h15 à 17h15, et de 20h15 à 21h15, je chausse des jumelles sur le pont supérieur pour scruter l'horizon et assurer ainsi ce qui se nomme le « lookout ». Je suis néanmoins officiellement membre de la PR Team (pour « Post Rescue Team », « équipe d'après le sauvetage »), comprenant une équipe médicale, une équipe de médiation – dite de « protection » –, et une équipe logistique. Sur le trombinoscope affiché dans le mess, mon statut est exactement « Logistician assistant ». C'est Bastien, jeune homme à l'humeur puissamment joviale, qui s'avère le chef logisticien, et donc mon référent. Je fais ce que je peux pour l'accompagner dans la gestion des six containers placés sous sa responsabilité : inventaires, nettoyages, transferts. Dans ces containers fixés sur un navire qui fut d'abord un outil de maintenance de plateformes pétrolières dans les mers du Nord, on y trouve le nécessaire pour l'accueil des rescapés : « welcome bags » (petits sacs bleus électriques comprenant une serviette, des affaires de rechange, des sous-vêtements, une brosse à dents, une bouteille d'eau, quelques barres énergétiques) ; épaisses couvertures grises qui envelopperont les corps au repos dans les deux sommaires « shelters » (« abris », un pour hommes, un pour femmes, matérialisés par deux autres containers fixés sur le pont principal) ; rations alimentaires pour 24 heures ; nécessaire pour boissons chaudes ; riz et conserves si la situation permet d'envisager un tel repas sortant de l'ordinaire des rations peu gouteuses ; divers jeux, pour adultes comme pour enfants ; plateforme de recharge des téléphones mobiles ; petite station de coiffure (dont les instruments sont rassemblés dans une boîte portant indication « barber shop »). Ainsi Bastien règne-t-il sur une collection d'objets permettant, autant que faire se peut, de sortir les rescapés de l'état de sidération dans lequel ils se trouvent après le sauvetage. Quatre de ces containers sont installés sur le pont supérieur qui demeure uniquement accessible aux membres de l'équipage. Dans ces containers blancs alignés tout à l'arrière du navire sont empilés cartons, couvertures, sacs, gilets de sauvetage. Le plus à bâbord de ces containers fait office de chambre froide en cas, rarissime, de décès. Depuis 9h20 ce samedi 8 juin, un corps sans vie y est installé.


« Ready for rescue. Ready for rescue ». Il est 6h57. Le message répété par Mar se répand sur tous les canaux de nos 26 radios personnelles (canaux différenciés selon les moments de la journée notamment, le canal 2 étant par exemple celui sur lequel il nous faut nous brancher lorsque nous dormons, canal où sera aussi diffusé ce « Ready for rescue », seul message exigeant la mobilisation de toutes et tous). Je me saisis dans la minute de mon équipement (un casque, un gilet de sécurité gonflable qui nous enveloppe le buste, une paire de gants), puis me retrouve sur le pont et, levant le regard, aperçois Angel en suspension, déjà en place sur l'une des trois annexes surplombant le navire, les dénommées EZ1, EZ2 et EZ3 (prononcer « easy ») qu'utilise la SAR Team pour rejoindre les embarcations en péril. Dans la minute qui suit, les coéquipiers d'Angel sont chacune et chacun à leur poste, aux commandes des annexes ou sur le point de se jeter dedans : Giannis, Tomoko, Justine, San, David, Tanguy, Finn, Salvador, Hector. Certains parmi le « marine crew », équipe d'une dizaine d'hommes pour la plupart Philippins employés par l'armateur pour faire marcher le navire, prennent également position pour prêter main forte : à la manœuvre de petites grues et treuils à même de déposer les annexes sur l'eau afin qu'elles rejoignent ladite « cible », et s'en approchent d'une manière précise, décrite et redécrite durant les entraînements ; au « boatlanding », zone si particulière située à tribord où se trouve une épaisse porte rouge qu'ils ouvriront sur le chemin des rescapés, ouverture donnant au sol sur une plaque en acier jaune sur laquelle sont peints des cœurs rouges et le nom de l'Ocean Viking et, en face, sur une planche portant inscription en 13 langues de cette nouvelle bouleversante pour celles et ceux qui quelques heures plus tôt connaissaient encore l'enfer Libyen : « Tu es en sécurité ». Tout autour prennent place les médecins : Caroline, Caterina, Rita, Andri. L'équipe vient de positionner à portée de main une civière en cas d'urgence (je suis supposé intervenir en renfort pour porter celle-ci sous la gouverne d'Andri, comme nous l'avons répété la veille) et, non loin et à même le sol, un poste pour d'éventuels soins d'urgence. Un peu à l'arrière s'organise l'équipe de protection. Une fois les rescapés à bord, cette équipe constituée de Sara, Haya et Ayoub, va nouer au poignet de chacune et chacun un petit bracelet numéroté permettant notamment à l'équipe médicale de suivre leur état de santé durant la traversée. À l'aide d'une application sur smartphone, elle va en outre procéder à leur première identification en vue d'accompagner chacune et chacun dans sa tortueuse demande d'asile. Avec Bastien, nous nous positionnons un peu plus loin encore pour, une fois les personnes enregistrées, leur offrir leur « welcome bag » (en prenant soin au préalable d'inscrire sur la toile, à l’indélébile, le numéro d'enregistrement de celle ou celui à qui nous le remettons), puis les accompagner à la douche. Ici, 6 par 6, nous leur demandons de se défaire de leurs habits, souvent imbibés de sel et de fuel, de placer ceux-ci dans de grands sacs blancs, puis de se doucher, de se changer, de rejoindre l'abri positionné face aux douches et, enfin, de se reposer. Alisha et Tess, membres de l'équipe de communication, ainsi que Quentin, journaliste, vont documenter, appareils photo et caméras au poing, chacun de tous ces gestes de sauvetage et de soin. Car tout doit être archivé pour constituer les preuves de la légalité de l'action de SOS Méditerranée, en cas de besoin.


Peuplée de rescapés, l'annexe EZ1 vient se caler contre la peau de l'Ocean Viking. Un grincement puissant marque cet arrimage : ce sont les coques de protection de l'annexe qui frottent sur l'acier, hurlant un son terrifiant qui, paradoxalement, raconte l'heureuse nouvelle d'une arrivée. L'annexe se love alors contre le « navire mère » qui ne doit cesser d'avancer durant cette opération cruciale : la vague que crée l'Ocean Viking en mouvement contient pour ainsi dire son annexe, permettant à celle-ci de ne pas produire d'effort pour rester tout contre. Informés du fait qu'il n'y a pas de cas d'urgence sanitaire, nous autres membres de la Post Rescue Team sommes alignés de la grande porte rouge jusqu'au lieu d'enregistrement, regards tournés vers les visages qui nous apparaissent alors. Chacun s'avance, ébahi. Nous leur sourions, leur tendons une main, leur adressons un « welcome » qui ne saurait avoir autant de sens qu'à ce moment précis. C'est une haie d'honneur que l'on offre à chacun. Ce sont des rois que l'on salue avec la sensation intense de jouer là une scène millénaire. 43 visages fous de joie, des sourires hallucinés. C'est insensé. Puis tout se précipite : Bastien perd de sa bonhommie, me demande si je peux gérer seul les douches, puis disparaît. Quelque chose s'est tendu, qui ne doit pas affecter la douceur que l'on doit réserver à ces « survivants » comme nous les nommons alors. Une petite heure plus tard, ces 43 hommes sont rassemblés dans le « men shelter ». Certains s'enlacent, certains dansent, on entend des cris de joie. Ayoub vient me voir, grand sourire : « Ils sont heureux hein ! ». Pendant ce temps précis, juste au dessus de ces scènes de liesse, Bastien a vidé le container à bâbord pour y accueillir un corps. Qui flottait non loin de l'embarcation des rescapés, manifestement décédé depuis plusieurs jours, manifestement étranger à ce groupe de 43. Quelques heures plus tôt, le Geo Barents, navire de MSF qui croisait non loin, avait déjà recueilli 11 corps abandonnés. Dans cette chambre froide de l'Ocean Viking, c'est probablement un 12e qui repose ce matin. Les visages de l'équipage sont marqués. On se prend dans les bras, se tape sur l'épaule. Le besoin de réconfort a changé de camp.


C'est long une matinée parfois. « Ready for rescue. Ready for rescue ». Il est 10h30 à peu près, nous voici convoqués pour rejouer toute la scène. Nous allons accueillir 21 nouveaux rois, bien plus éprouvés que les 43 précédents. D'autres histoires, des séjours en Libye parfois bien plus longs (« 4 ans en Libye », me dira dans un souffle l'un d'entre eux, en guise de tout premier échange), des tentatives manifestement répétées (Ayoub m'apprendra que pour l'un d'entre eux, érythréen, c'était là sa dixième tentative). Nous sommes la veille d'élections européennes décisives, et tout annonce que les résultats vont entraver plus encore ces gestes élémentaires et puissants qui, à bord de l'Ocean Viking, font d'un étranger un hôte, d'un inconnu un roi. Mais simultanément, nous savons que nous avons les millénaires de notre côté, les légendes et le temps long des histoires majuscules. Mais simultanément nous savons que nous sommes innombrables jusque sur le rivage à prendre part, d'une manière ou d'une autre, à cette haie d'honneur débutée sur le pont principal de l'Ocean Viking depuis cette lourde porte rouge ouverte, seuil effectif de l'Europe. Mais simultanément nous savons que nous sommes incessants à offrir notre soutien financier à SOS Méditerranée, et 500 à nous êtres rassemblés depuis trois ans pour dessiner le Navire Avenir, outil un peu plus efficace encore que l'Ocean Viking, doté de quatre annexes, d'un hôpital, mais aussi d'une morgue, ou encore d'un espace dédié à la constitution de la mémoire des disparus. La maquette du Navire Avenir est depuis dimanche dernier à bord de l'Ocean Viking. J'en ai avant-hier conté l'histoire et présenté le détail aux membres de l'équipage, leur décrivant donc ce que des architectes, designers, juristes, étudiants d'Europe entière conçoivent en pensant à eux, pour leur mettre à disposition l'outil le plus approprié qui soit. Cette autre présence à bord raconte que quels que soient les résultats de ces élections européennes de demain, nous sommes et serons d'innombrables européens à soutenir l'équipage magnifique de l'Ocean Viking, à tout entreprendre pour faire tenir ces gestes auxquels nous tenons, qui font tenir notre humanité. Cette autre présence à bord raconte que nous donnerons à ces gestes précis de sauvetage, de soin, de bienveillance, d'amitié radicale, un avenir de toute beauté.




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