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31. On board (3)



vendredi 7 juin


Depuis la haute mer où nous nous trouvons, tout ce que l'humanité a pu inventer d'attirails pour manifester une frontière, et tenter ainsi de la naturaliser, n'existe pas. Lignes, tracés, panneaux, barrières, cahutes, uniformes bardés, armements et cameras, signes et signaux dressés pour intimider le passant et lui signifier l'épaisseur du passage : rien de tout ce folklore, grotesque et glaçant, n'est ici discernable. L’infranchissable est néanmoins manifeste, à quelques quarante miles des côtes libyennes : l'immensité alentour est aussi sublime que terrifiante. Et encore, tous les mots perdent ici-même un peu de leur pertinence, tant cette réalité ne se laisse que difficilement saisir par le vocabulaire commun. Vers 9h30 ce matin, nous avons vu apparaître sur l'horizon une petite embarcation vide, solitude silencieuse légèrement ballotée par les flots. Deux surgissements simultanés : présence et absence. Des êtres humains n'étaient plus là. Ensevelis par les eaux peut-être, ou bien rattrapés par les gardes-côtes libyens qui patrouillent dans le secteur (une navette nous a longuement suivis au petit matin nous a informés la bien-nommée Mar, coordinatrice générale de la mission, lors de la réunion quotidienne de 8h15), ou encore accueillis sur le Geo Barents de Médecins Sans Frontières qui a effectué il y a quelques heures deux sauvetages dans ces eaux précises. Nous ne le saurons pas, bien qu'un indice ne trompe guère : lorsqu'on effectue un sauvetage, on prend généralement le temps d'inscrire à la bombe aérosol le nom du navire qui a opéré et la date de l'intervention, ce sur les flancs de l'embarcation comme sur son plancher afin que des avions également on puisse en prendre connaissance ; or l'embarcation de ce matin était aussi désertée de signes que d'êtres humains. « Terrifiante », pour qualifier la situation, est un adjectif qui manque certainement son objectif.


Ici, sous la carcasse grondante de l'Ocean Viking qui désormais patrouille d'Est en Ouest, gisent d'innombrables frères humains. Sous ce bleu épais, aujourd'hui plat comme un terrain vague, ont sombré ces dernières années d'innombrables regards que jamais nous ne croiserons, des voix à jamais éteintes, des rêveuses et des rêveurs colossaux, des inconnu.e.s dont nous ne connaîtrons jamais le nom, des enfants dont nous n'entendrons jamais les rires. Tout et tant repose, anéanti, abattu par les politiques des frontières assassines, par les armadas financées par nous autres européens qui ne mesurons pas la férocité de la guerre que nous menons contre tous ces innocents. Tant de vies ont été arrachées non par la fatalité, l'accident, l'imprévisible tempête, mais par des textes, des contrats, des finances, des poignées de main de hauts responsables, drapeau européen en fond de scène. Cette embarcation de ce matin a très probablement été vidée de ses occupants par des forces libyennes formées par des agents européens, patrouillant avec des navettes elles-mêmes financées par l'Europe. Avec notre puissante contribution financière – 455 millions versés à la seule Libye depuis 2015 –, des personnes qui fuyaient l'invivable y ont été reconduites. Ainsi, participons-nous activement au commerce abjecte des milices et passeurs associés. Et force est de constater que nous nous apprêtons, ce 9 juin, à voter pour que cela s'aggrave. « Aggraver », pour décrire ce que nous autres européens poursuivons, est un verbe qui manque certainement son objectif.


Que reste-t-il donc de l'Europe dans ces politiques  - mais peut-on même encore parler de « politique » quand on désigne les actes de celles et ceux qui se vautrent à ce point ? Nous venons de fêter les 80 ans du débarquement, nous rappelant les ruines desquelles a surgi ce projet politique européen extraordinaire : renoncer à jamais au fascisme, bâtir une paix radieuse. L'Europe fut un programme invraisemblable, une lubie absolue définie au sortir des années quarante qui avaient pourtant démontré combien nous étions capables du pire. Il en fut alors pour ne cesser de croire qu'une histoire extraordinaire pouvait encore s'écrire, et qui s'engagèrent à effectivement l'écrire. Ceux-là comptent aujourd'hui quelques rares héritiers ici et là, comme sur ce territoire flottant de 69 mètres de long que s'avère l'Ocean Viking. Ici l'on se prépare encore et encore à sauver, soigner, enlacer, sourire, soutenir, réconforter, et porter jour et nuit un regard qui est un égard absolu à l'endroit de l'inconnu. Ici l'on s'apprête encore et encore à mener effectivement et exactement une politique européenne, alors que dans le même temps d'autres prétendent sur plateaux télévisés bientôt représenter l'Europe en portant comme projet de l'insulter encore. L'Ocean Viking est l'un des territoires les plus avancés de l'histoire européenne : c'est à la fois un seuil de l'Europe, ce havre où réellement quiconque fuit l'invivable peut respirer enfin, et un horizon de l'Europe, ce lieu où se concrétisent à la force de gestes précis et quotidiens le renoncement au fascisme et le programme d'une paix radieuse. S'il est un endroit où devrait d'abord flotter le drapeau européen, c'est bien ici.




images : étude sur la beauté d'un drapeau européen hissé sur un navire de sauvetage en haute mer (avant la création en droit d'un pavillon maritime européen, pour le Navire Avenir et tous les navires de sauvetage qui seront en mer), Ocean Viking, 7 juin 2024, Quentin Curzon.



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