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2. Soyons des navires les uns pour les autres

C'est une image qui nous est parvenue il y a quelques semaines de Shiraz, en Iran, l'image d'une inscription déployée sur un mur qui pourrait se trouver aujourd'hui dans des faubourgs d'Ukraine ou de Russie, dans les ports de Marioupol, Palerme ou Marseille, dans les arrières pays d'ici comme d'ailleurs. « Soyons des navires les uns pour les autres ». Ces mots viennent des profondeurs sans doute et se déploient, dans cette terre dite « berceau de la civilisation », comme s'il s'agissait du tout premier énoncé de l'aventure humaine. Mes ces mots sont aussi devant nous, traçant un chemin, sinon le seul véritable, vers un avenir respirable.



Il fut un temps pas si lointain où l'on ricanait volontiers à l'idée que puissent être célébrés par le PEROU les actes d'hospitalité, les gestes quotidiens de soin, de bienveillance, d'amitié se déployant à la rencontre de celles et ceux qui cherchent refuge parmi nous. À l'opposé ou presque, il est aujourd'hui devenu de bon aloi d'affirmer que l'hospitalité est un devoir moral qui s'impose par la force des choses monstrueuses des temps présents. Nous ne défendons ni l'une ni l'autre de ces fables. Nous n'entendons rien de la version toute de mépris qui laisserait accroire que les gestes de quelques-uns pour quelques-autres seraient soit anecdotiques, parce que prétendument pas à la hauteur d'une véritable politique d'accueil que seul un État serait à même de conduire, soit suspects, parce que répétant une vieille position de pouvoir, une charité mal placée. Nous n'entendons pas davantage la version toute de sermons accusant les ennemis, celles et ceux qui demeurent opposés à l'accueil, de n'avoir pas de cœur et de ne pas reconnaître une dette, une culpabilité, une charge à assumer – cette « part » qu'il nous faudrait prendre, laissant entendre que l'hospitalité pourrait nous coûter, et que le réfugié serait un fardeau. Nous n'entendons que ce que nous avons vu, dans les bidonvilles de l'Essone et d'Arles, sur les trottoirs d'Avignon et de Paris, dans la Jungle de Calais et aujourd'hui sur le rivage marseillais comme en haute-mer, sur les navires de sauvetage : que ces gestes de secours sont d'une beauté furieuse, qu'ils sont à eux seuls une grande politique qui n'a pas trouvé encore les formes de son énonciation ; que ces gestes consistant à faire de l'autre un hôte sont un trésor public, un Patrimoine culturel immatériel de l'humanité qu'il nous faut avec la plus grande des urgences sauvegarder et transmettre aux générations futures qui seront confrontées au centuple aux mouvements migratoires, comme en atteste la folie qui sévit à l'Est aujourd'hui. L'Avenir, navire européen de sauvetage en mer, est précisément cela : un conservatoire de gestes. L'Avenir est en effet une architecture dessinée à partir des gestes ayant lieu aujourd'hui, notamment ceux des marins sauveteurs de SOS Méditerranée, pour en permettre le plus grand déploiement. L'Avenir est tout autant un véhicule de ces gestes, non seulement en haute-mer, mais jusque dans l'avenir, permettant que, pour ainsi dire inscrits dans la matière, ils soient transmis à celles et ceux qui demain auront à œuvrer en mer Méditerranée et dans tant d'autres mers. L'Avenir est donc un monument public et agissant dressé en l'honneur de ces gestes : navire de sauvetage, nous donnant de biens mauvaises nouvelles des temps présents, il doit se présenter comme le plus beau navire du monde, preuve éclatante que demeure vive et pleine d'avenir cette civilisation humaine magnifiée sur un mur de Shiraz.

Le 9 avril, à Marseille, nous présenterons la maquette et les plans de l'Avenir, et nous échangerons avec celles et ceux qui contribuent depuis des mois à son dessin : marins sauveteurs de SOS Méditerranée, directeur et médecins des Hôpitaux de Marseille, membres de l'association Pilotes Volontaires, cheffes et chefs cuisiniers de Marseille et d'ailleurs, juristes et hauts fonctionnaires européens. Nous présenterons également toutes les études développées avec nous par des étudiants de Nice et de Varsovie, de Bordeaux et de Curitiba, de Berlin et de Paris, de Valenciennes, Salzbourg, Milan, Rouen, Bruxelles, Lyon, Lille ou encore Santiago du Chili. Mais ce jour là, comme lors de toutes les rencontres que nous organiserons les mois prochains autour de l'Avenir, nous nous réunirons pour nous transmettre des gestes de premier secours, somatique comme psychologique. Dans l'enceinte de Coco Velten, en soirée, après avoir partagé quelques plats confectionnés par l'Auberge des femmes, nous apprendrons par cœur des savoir-faire et savoir-être que nous transmettrons des médecins, des urgentistes, des psychologues de rue, mais aussi des réfugiés ayant la mémoire de certains gestes vitaux, mais aussi des riverains ayant conquis, par l'expérience, une compétence précieuse de soin porté à celle ou celui qui s'effondre. Ce 9 avril, sur le rivage, nous ferons proliférer ces gestes nous permettant d'être et devenir plus encore des navires les uns pour les autres. Ce 9 avril, à Marseille, nous rendrons déjà agissant l'Avenir, par la beauté de notre seule et simple assemblée apprenante.

Vous êtes donc toutes et tous bienvenus le 9 avril, de 18h à minuit, à Coco Velten, 16 rue Bernard Dubois, à Marseille.


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